Mille et une Tunisie: Un nom, une femme, une tunisienne hors du commun ?
Alia Baccar Bournaz: Rafiâ Bornaz, étant la cousine de mon père, a manifesté le souhait, l’hiver 2010, que je transcrive son témoignage. J’ai accepté par devoir de mémoire, et par amour de la recherche. D’autant plus que ce récit de vie valait la peine d’être révélé.

Rien ne destinait Rafiâ Bornaz, issue d’une famille tunisoise traditionnelle, fillette insouciante et élève modèle, à devenir une militante tenace dans la libération de son pays de la domination coloniale. Née à Tunis en 1922 et décédée en septembre 2011, elle a commencé la lutte dès 1938 en participant et en organisant des manifestations de soutien aux leaders du Mouvement national. Puis elle a pris part à la lutte armée de libération tout en collectant des fonds et en épaulant l’action clandestine des combattants. Devenue membre du mouvement «Yad al Mouquaouama», elle a été arrêtée puis condamnée par un tribunal militaire français à deux ans de prison.

Un destin exceptionnel…

A travers l’évocation de cette femme exceptionnelle, c’est toute une époque qui revit: la Régence, le Protectorat français, la Seconde Guerre mondiale et l’histoire du mouvement national.
J’ai trouvé qu’un tel itinéraire méritait d’être immortalisé dans ce livre que je viens de lui consacrer : «Rafiâ Bornaz militante tunisienne sous le Protectorat français», publié à Tunis par les éditions Nirvana en mars 2012.

Comment devient-on écrivain ?
On le découvre au fur et à mesure de son existence. On devient écrivain par amour pour la feuille blanche qui exerce sur vous un attrait irrésistible. On sent un besoin pressant d’exprimer par l’écriture un message que l’on a au fond de soi-même et que l’on doit transmettre.

On est hanté par le sujet que l’on porte en soi, en gestation. C’est une manifestation que l’on ne maîtrise pas et qui s’empare de vous à des moments précis de la journée. En ce qui me concerne, le matin et le soir tard, je ne peux résister à mes feuilles blanches qui m’attirent comme un aimant.

Quelle est la qualité la plus essentielle pour mener à terme un projet d’édition ?

Lorsqu’on met un point final à son œuvre qui lui a demandé une myriade d’heures de travail, on se trouve confrontée au problème éditorial. Il faut s’armer alors d’endurance et de patience car entre les mains de l’éditeur votre travail ne vous appartient plus. Il faut alors faire preuve de vigilance à chacune des étapes de sa réalisation : présentation, formatage, quantité, droit d’auteur, date de parution, sortie, diffusion, publicité….

Ecrivain est une vocation ou un travail ?
C’est surtout une vocation dont on ne peut faire un travail à moins d’habiter aux Etats-Unis où les livres sont tirés à plus d’un million d’exemplaires. Ce qui n’est hélas pas le cas chez nous.

Un travail de mémoire est en train de s’effectuer en ces moments où certains sont  tentés de réécrire l’histoire peut-être sans les femmes. Est-ce possible ?

Oui, la période post-révolution a été marquée par la parution d’un bon nombre de Mémoires, conformément à la liberté d’expression acquise après le 14 janvier 2011. Les plumes se sont mises au travail, fort heureusement pour nous et nos descendants ; c’est vital pour une nation surtout quand ces ouvrages sont écrits par des témoins visuels !
Mais bien sûr dans ces livres, la femme est souvent oubliée. Et pourtant son œuvre a été considérable. Sans elle l’Indépendance de la Tunisie n’aurait pu se réaliser. C’est l’objet de mon nouvel ouvrage «Rafiâ militante tunisienne sous le Protectorat français». A travers son itinéraire de vie, elle évoque ses compagnes de lutte et de cellules et qui méritent elles aussi d’être connues.

Les femmes ont toujours joué un rôle considérable en Tunisie
Aujourd’hui, le rôle des femmes en Tunisie, de l’Antiquité à nos jours, devrait être inscrit dans les programmes d’Histoire. Il y a vraiment l’embarras du choix et de la matière pour réaliser de tels manuels. Elles ont marqué leur époque soit en prenant les armes soit en léguant une œuvre, comme Didon, Sophonisbe, El Kahéna, El Jazzya, Aziza Othmana, Saïda Manoubia… D’autres aussi sont restées dans l’ombre. C’est le cas de Rafiâ Bornaz, Zakia Bey, Essia Ghalleb, Chadlia Bouzguerrou, Mabrouka Guesmi, Souad Khétèche, Khédija Rabeh… et tant d’autres encore.
Leurs faits et gestes devraient être intégrés dans les cours scolaires d’Histoire et servir de modèles bénéfiques à notre jeunesse qui gagnera plus d’assurance et d’espoir dans ces jours où on veut ensevelir la femme sous un linceul noir !

Les Tunisiennes sont elles menacés ? Pensez-vous qu’un retour en arrière soit possible ?
Oui, les Tunisiennes sont menacées. Je voudrais faire part de ma préoccupation et de  mon inquiétude face à la maltraitance de la gente féminine par une armada de barbus, au lendemain de notre révolution arrachée au prix du sang de nos jeunes martyrs.

En ce début du XXI° siècle où la technologie de pointe progresse à une allure vertigineuse, à l’ère où les découvertes se bousculent pour le bien de l’humanité, à l’heure où notre économie est moribonde, la matière grise de ces messieurs est paralysée par une idée fixe : les cheveux de la femme ne doivent pas être vus et aujourd’hui même son visage aussi!
Ils ont le champ libre, opèrent sournoisement, graduellement et surtout sans impunité. Ils terrorisent nos filles, les pourchassent « Couvrez ce corps que je ne saurai voir » pour paraphraser le Tartuffe de Molière. Tout leur temps et toute leur énergie sont bloqués à pourchasser la femme dans le métro, l’université, le lycée, la rue… Elle est menacée, prise à partie, attaquée, oppressée, brimée. Bref, nous assistons à la mise à mort de la femme libre, cultivée, équilibrée, épanouie. Elle dérange et tout est mis en œuvre pour lui couper les ailes. Aussi est-il grand temps de tirer la sonnette d’alarme face à cette gangrène qui ronge le pays.

Je garde malgré tout espoir pour qu’il n’y ait pas de retour en arrière, grâce à la vigilance et à l’énergie d’hommes et de femmes composant la société civile qui est là vigilante et s’impose pour venir en aide à l’état d’urgence relatif à la condition de la Tunisienne aujourd’hui.

Quels sont les défis majeurs que se doivent de relever les Tunisiennes ?

Elles doivent continuer à vivre selon les préceptes inculqués par leurs parents et grands-parents. Leur éducation et leur culture doivent leur servir de phare. Elles doivent réagir, parler, expliquer et surtout ne pas avoir peur et refuser de se laisser faire…

Je ne comprends pas cette hargne contre la femme de la part d’énergumènes nouvellement apparus dans nos rues. N’est-elle pas la mère, la sœur, l’amie, l’épouse? N’a-t-elle donc pas donné la preuve de ses compétences dans tous les domaines?

Vous êtes universitaire, auteure, chercheuse et conférencière internationale. Un destin de femme, de mère et de grand-mère accomple. Que dites-vous aux femmes de votre pays qui soutiennent les glissements en arrière comme le niqab, un art « propre » ?
Je leur dis tout d’abord et surtout que l’habit ne fait pas le moine, ce n’est pas en portant un quelconque uniforme que l’on est musulman plus qu’un autre. On est musulman par sa foi, sa pratique, sa conduite et son état d’esprit.
J’ajouterai qu’il n’est en aucune fois question du niqab dans aucun verset du Coran. La preuve est qu’en allant sur les lieux saints la femme a le visage et les mains découverts. D’ailleurs, du temps du Prophète les gants n’existaient pas. Je dirais aussi que ce linceul noir n’a rien à voir avec notre identité tunisienne. Il y a cent ans, les Tunisiennes portaient en sortant, selon les circonstances, un voile blanc en soie ou en coton. Le noir est une couleur pour ainsi dire inexistante dans les us et coutumes tunisiennes. Le niqab est porté dans d’autres contrées en Orient mais non au Maghreb.

Je dirais enfin pour terminer : Mes sœurs, mes filles, Allah vous a créées avec des yeux pour contempler la clarté du jour et des narines pour remplir vos poumons d’oxygène et respirer l’air pur, ne vous laissez pas ensevelir, comme on ensevelissait les filles à leur naissance au temps de La Jéhilya. En portant le niqab vous participez à cette volonté misogyne de ne pas reconnaître en vous un être humain à part entière. S’il vous plaît, mes sœurs, mes filles, ne participez pas à votre propre négation !

Avez-vous confiance dans l’avenir de la Tunisie en cette période de tous les possibles.
Il m’est difficile de répondre. Pour le moment, la Tunisie me donne l’impression d’être un bateau sans gouvernail, elle est ballottée dans tous les sens, au milieu d’une véritable cacophonie.

Elle me rappelle l’orphelin qui n’a plus de parents pour le protéger et que tous convoite pour l’exploiter selon leurs propres ambitions. Je crains surtout que notre cher pays ne régresse et ne tombe entre les mains de gouvernants ne respectant ni ses racines lointaines, ni son histoire plurielle, ni son ouverture, ni sa spécificité… Je voudrais malgré tout terminer sur une note d’espoir. J’ai quand même foi en la sagesse de ses enfants.

Propos recueillis par Amel Djait

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